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15 avril 2020
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Témoignage : Annie Benzeno, ST-GC 1981

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 Quand l'entreprise contribue au bien commun

L’Appréciative Inquiry et Théorie U : des approches pour faire grandir la RSE

En 2013 j’ai participé, très modestement, à une enquête mondiale « Business as an Agent of World Benefit » initiée par l’université de management de Cleveland dans le cadre d’une recherche sur l’innovation et l’entreprise durable.

Comment en suis-je arrivée là ?

Diplômée en 1981 section GC de l’ENSAIS (devenu INSA Strasbourg) je débute dans un bureau d’études à Mulhouse. Manager d’une équipe de dessinateurs, je ne comprends pas l’ensemble des jeux de pouvoir des dirigeants de mon entreprise. Je ne me sens pas préparée à cette complexité relationnelle et hiérarchique, et je m’engage dans un 3ème cycle de management des entreprises à l’IAE de Paris.

Après une année très riche en apprentissages, je rejoins le cabinet de l’architecte Renzo Piano[1] comme économiste. La fonction est nouvelle, inhabituelle chez un architecte, l’ambiance créative de l’équipe est détonante :  tout semble possible, la technique ne peut être un obstacle. J’en garde un enseignement majeur, le fameux « Think out of the box ». Quand un problème semble insoluble aller s’inspirer d’autres univers ! L’aventure s’achève car j’ai besoin de me renouveler, de continuer à apprendre. L’étape suivante (1988) sera dans l’informatique, après une formation au NTIC. J’intègre Digital Equipement France. C’est la découverte de la relation client et des difficultés pour les utilisateurs à intégrer de nouveaux outils. Ce sont les premiers pas dans les réseaux informatiques qui vont bouleverser les façons de travailler et de communiquer. La technologie est première. L’humain doit s’adapter, on s’en occupe peu. L’humain est justement ce qui m’intéresse le plus. Retour à une nouvelle formation (1995) et grand saut dans les métiers de la relation et du conseil. Le champ me semble infini et nourrit mon besoin, encore aujourd’hui, d’agir pour plus de bien-être au travail. En veille constante, en 2013, une collègue me parle d’une formation qu’elle vient de suivre, l’une des meilleures de son parcours ! Je fonce : c’est L’Appréciative Inquiry (AI) (voir descriptif de l’approche dans l’encadré). Le nom est un peu barbare, encore une invention américaine !

De l’appréciative Inquiry au BAWB

L’approche vient de sociologues américains, et ouvre une autre vision des organisations. L’approche traditionnelle identifie les problèmes pour les résoudre. La solution est conceptuelle et portée par quelques personnes. Cette méthode est étendue à tous les sujets d’organisation et de management. La proposition que je découvre est intentionnellement inverse : elle affirme qu’il y a toujours des réussites dans une organisation. Comment explorer ces réussites pour mettre en lumière toutes les ressources et forces du collectif, prendre appui sur ces ressources, les amplifier pour réaliser l’ambition visée.
Il s’agit d’un renversement de point de vue, qui sans nier les difficultés, oriente l’éclairage sur ce qui peut s’appeler la bonne santé d’un collectif. La méthode très structurée, paraît simple. Il suffirait presque de suivre les étapes : commencer par définir l’ambition attractive, conduire des interviews à la découverte de belles histoires qui font déjà vivre cette ambition…et tout se déroule comme par enchantement jusqu’au plan d’actions construit en commun.

Mais quelque chose de plus subtil se produit, les mots ne sont pas neutres, ils créent notre monde. Cette approche de conduite du changement constitue le support d’une philosophie de vie : quel regard je choisis de porter sur mon environnement, et quel récit je fais de la réalité dans laquelle je vis. Que se passe-t-il si je regarde ce qui fonctionne bien ? Qu’est-ce qui change en moi et autour de moi ? Au premier abord « rien » mais en avançant « tout ». Je ne suis plus tout à fait la même et autour de moi les conversations ont changé. Cela m’évoquera le documentaire « Demain » réalisé en 2015 par Cyril Dion et Mélanie Laurent qui vont à la découverte de solutions innovantes et démontrent que d’autres chemins existent pour répondre aux enjeux environnementaux.  

L’enquête BAWB arrive : rencontre de la cordée

Je finis le premier cycle de la formation et apprends que l’IFAI (Institut Français de l’Appreciative Inquiry)[2] où je viens de me former a initié un partenariat avec la Case Western Reserve University de Cleveland et l’équipe de fondateurs de l’Appréciative Inquiry. Un module de perfectionnement et certification est programmé dans quelques mois. Je m’inscris.

Un mémoire est à produire. Il s’agit de faire le récit d’un accompagnement Appréciatif et de réaliser des interviews pour enrichir la base de données de l’enquête BAWB. Concrètement j’ai à réaliser des entretiens appréciatifs auprès d’entreprises et/ou de dirigeants ayant entrepris une action innovante liée à la responsabilité sociale de l’entreprise.

Une affirmation est posée : développer son activité et ses profits va de pair avec le développement du bien commun. L’idée est séduisante et concilie éthique et bénéfices. La Responsabilité Sociale de l’entreprise est un atout.

Dans le cadre de ma certification je vais à la rencontre de plusieurs entrepreneurs. J’en retiens un ici, celui de « La cordée » qui me marque : fraîchement diplômés d’HEC Julie et Mickael ont envie d’entreprendre autrement en mettant en priorité les valeurs de partage et de solidarité pour réussir. A 25 ans. Ils ont le désir d’apporter du sens en créant une entreprise qui ait un impact positif sur la société. Une question les guide : dans quel domaine pourront-ils apporter le plus au monde ? Pour eux « la seule bonne raison d’entreprendre est de changer le monde ». Ils ne parlent pas de RSE mais ils l’incarnent. Observant l’isolement de jeunes créateurs d’entreprise et travailleurs indépendants, ils décident de créer un espace de travail partagé dit « Co-working ». En 2011 il n’en existe pas en France. Un premier local à Lyon leur permet de se lancer.  Le business plan est prêt, ils ont tous les outils de gestion et le cœur d’entreprendre. Ce premier espace est un succès. Le partage proposé contribue à développer les activités et la qualité de vie de chacun. Ils ouvrent d’autres espaces, créent des emplois et appliquent un management participatif. 9 ans plus tard, 11 espaces sont ouverts à Lyon, Paris, Rennes, Nantes et Annecy avec 17 salariés. Des espaces de co-working se multiplient dans toutes les villes et La cordée y contribue en formant les candidats désireux d’entreprendre. L’utilité sociale du projet et sa réussite économique ne sont plus à démontrer, et on ne peut que dire bravo !

L’enquête BAWB fourmille d’exemples analogues dans des grandes et petites entreprises consultables par tous[3].

La RSE est une réalité dans de multiples entreprises, en faire les récits, identifier les ressources sous-jacentes en facilite l’expansion, c’est l’objet de l’Appréciative Inquiry appliquée à ces sujets.

BAWB, un programme de recherche orienté RSE :

L’enquête à laquelle j’ai participé se poursuit et s’ancre dans un programme de recherche global lancé en 2002. L’idée Business as an Agent of World Benefit n’était pas seulement de conduire des recherches et d’identifier les réussites des entreprises en la matière mais aussi d’aider les dirigeants et managers à intégrer, dans le cœur même de leur activité, une valeur ajoutée environnementale et sociale au bénéfice de leurs salariés, clients et actionnaires. 

Un centre dédié à la recherche sur le développement soutenable est créé en 2009 du nom de ses donateurs : le « Fowler Center for Sustainable Value » avec une finalité claire : devenir un centre de recherche mondial sur l’entreprise durable.

Pour cela, les recherches s’appuient sur deux concepts : l’Appréciative Inquiry et le développement durable. Le développement durable est défini par le professeur Chris Laszlo[4] « comme un état dynamique qui apparaît quand une entreprise crée de la valeur en continu pour ses actionnaires et toutes les parties prenantes. En agissant pour le bien commun en faveur de la société et de l’environnement, l’entreprise fait encore mieux pour ses salariés, clients et actionnaires qu’elle ne le ferait sans cette action ».

Nous rejoignons les définitions de la RSE selon la norme ISO 26 000 : « responsabilité d’une organisation vis-à-vis des impacts de ses décisions et de ses activités sur la société et sur l’environnement » et selon l’Union européenne « responsabilité des entreprises vis-à-vis des effets qu’elles exercent sur la société »

Les risques environnementaux et sociétaux auxquels répond la RSE sont alors des opportunités pour stimuler l’innovation, l’engagement des salariés et deviennent un avantage compétitif.

De l’Appréciative Inquiry à la théorie U… un voyage au service de la RSE :

L’appréciative Inquiry propose un processus apprenant. Appliqué à la RSE, la première question serait : que fait déjà l’entreprise sur ce sujet ? Quelles actions réussies existent déjà, portées par une équipe, un individu … ? Puis comment aller à leur découverte ? Qui est concerné par ce sujet ?

Le sujet et les parties prenantes identifiés, une enquête participative peut alors être organisée. De nombreuses options sont possibles et à co construire, par exemple:

  • Un noyau restreint en charge de conduire l’enquête est formé aux interviews appréciatifs, il sera chargé de recueillir les récits auprès des collègues pour ensuite imaginer le devenir de l’entreprise engagée dans la RSE et proposer et déployer des innovations.
  • L’ensemble du collectif est mobilisé lors de séminaires structurés et participatifs pouvant réunir 100 personnes et plus. Chacun fait l’expérience de l’interview appréciatif, identifie les talents disponibles, co-construit le rêve collectif et participe à identifier les premiers pas qui donnent envie d’agir. De nouveaux dialogues s’engagent et se poursuivent dans le déploiement de ce qui aura été décidé.

Chacun est concerné par la RSE, soutenu par les décideurs, les idées émergent du collectif. Le processus engage chacun à son niveau dans un apprentissage : observer, écouter, oser imaginer… tester…continuer. L’écoute est centrale comme le développe la théorie U (voir encadré) et les deux approchent se renforcent. En effet, L’appréciative Inquiry comme le U dessinent des parcours pour « inventer collectivement de nouveaux futurs »[5] comme le propose Otto Scharmer.

Ce modèle rejoint le mouvement initié par le Presencing Institute au sein du MIT pour stimuler les transformations de notre société et renforcer la RSE. Comme nous pouvons le voir dans le schéma ci-dessous, les étapes proposées par ces deux approches sont complémentaires.

 

Des outils sont à notre disposition pour accompagner l’évolution dont notre société a besoin. Il est possible par l’activité économique d’avoir un impact positif sur notre environnement. Pour ma part, c’est le sens que je donne à mon engagement de consultante auprès des clients qui me font confiance.

Post scriptum spécial Covid 19 : depuis mon appartement où comme tous je suis confinée depuis le 17 mars, j’observe les forces déployées par nos soignants et d’autres encore, et aussi par chacun de nous, dans nos situations spécifiques. Et je fais un rêve : que le regard appréciatif et l’écoute profonde nous aident à mobiliser notre résilience individuelle et collective

Appréciative Inquiry :

Méthode participative et constructive au service du développement des organisations et des équipes, les applications de l’Exploration Appréciative sont nombreuses ; elles vont du diagnostic social ou organisationnel, à la cohésion d’équipe jusqu’à l’innovation pour une meilleure organisation.

Née à la fin des années 80, l’Appréciative Inquiry est une approche créée par D. Cooperrider (Dr en psychologie des organisations) et a pour parti pris une focalisation intentionnelle sur ce qui donne vie et force à l’organisation. Elle prend appui sur les dernières recherches de la psychologie positive et des neurosciences.

Elle se décline en 5 étapes dites méthode des 5D :

Le processus de l’exploration appréciative engage les personnes dans un dialogue concernant les forces individuelles et collectives, leurs espoirs et rêves pour le futur. Basée sur des questions inconditionnellement positives qui transforment les problèmes en une quête de possibilités attractives, c’est un formidable levier de changement.

 

La théorie U – (fondée par Otto Scharmer du Presencing Institute)

Nous sommes face à des crises majeures qui se manifestent par des fossés grandissants entre : 

-        Soi et la planète : c’est la crise écologique

-        Soi et l’autre : c’est la crise sociale et crise des inégalités

-        Soi et Soi : c’est la crise individuelle, crise de sens

La plupart des méthodologies d’apprentissage et de changement se focalisent sur l’apprentissage à partir du passé. Comment sortir des répétitions des modèles du passé ? La Théorie U propose un modèle et une méthodologie qui permettent une compréhension et une pratique d’un autre cycle d’apprentissage –l’apprentissage à partir du futur qui est en train d’émerger.

La théorie U invite à un parcours individuel et collectif d’observation et d’écoute profonde, de connexion à l’essentiel pour agir, apprendre par l’action et transformer notre monde.

L’ambition est de passer d’une économie d’Ego-système à une économie d’Eco-système pour résoudre les crises actuelles.

Un Mooc pour s’approprier la méthodologie est proposé depuis 2015.  Depuis 2019, une recherche action mondiale est pilotée par le Presencing Institute pour favoriser l’émergence de nouveaux modes d’action et transformer pour sortir des crises observées. 

En écho à la crise du COVID19 une infrastructure de partage et de réflexion a été lancée GAIA (Global Activation of Intention and Action) fin mars 2020.

Le Presencing Institute est un centre de recherche fondé au sein du MIT (Massachusetts Institute of Technology) par le professeur en management et leadership, Otto Scharmer.

Nous avons créé avec des collègues une équipe « TEAL » expérience qui participe à cette recherche action.

 

Annie BENZENO

ST GC 1981

Dirigeant AYEKA

[1] Renzo Piano, architecte italien. Il est notamment connu pour avoir gagné, à 33 ans, le concours du Centre Pompidou à Paris, qu'il construisit avec Richard Rogers. Il a reçu le Prix Pritzker, plus haute distinction de l’architecture, en 1998.

[2] L’IFAI : co-fondé en 2002 par Jean Pages et Jean Christophe Barralis. C’est un Institut de Formation et de Recherche sur l’application de la Démarche Appréciative dans les organisations.
http://ifai-appreciativeinquiry.com

 

[3] Consulter les enquête en français http://ifai-appreciativeinquiry.com rubrique R&D ou en anglais https://aim2flourish.com

[4] Chris Laszlo : professeur et chercheur sur les thèmes des organisations et du leadership à la Case Western Reserve University (Cleveland)

[5] « Inventer collectivement de nouveaux futurs » sous-titre du livre « la théorie U - renouveler le leadership d’Otto Scharmer. Voir du même auteur « la théorie U l’essentiel ».



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